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Mapuche — Résistance territoriale au Chili et en Argentine

Chili / ArgentineAmérique LatineDepuis 1541

Le peuple Mapuche résiste à l'accaparement de ses terres ancestrales par les industries extractives et forestières au Chili et en Argentine.

Le peuple Mapuche, dont le nom signifie « Gens de la Terre » en mapudungun, mène une lutte séculaire pour la défense de son territoire ancestral, le Wallmapu, qui s'étend de part et d'autre de la cordillère des Andes, au Chili et en Argentine. Historiquement connue pour sa résistance farouche face aux empires inca puis espagnol, cette nation a vu son destin basculer à la fin du XIXe siècle. Suite à la campagne militaire brutale menée par l'État chilien, connue sous l'euphémisme de « Pacification de l'Araucanie », les Mapuche ont été dépossédés de plus de 90 % de leurs terres. Ce processus de spoliation a été légalisé par la création de réserves, les reducciones, qui ont cantonné les communautés sur des parcelles exiguës, tout en offrant leurs anciennes terres à des colons chiliens et européens, jetant les bases d'un conflit foncier qui perdure encore aujourd'hui.

Au cours du XXe siècle, la résistance mapuche s'est transformée, adoptant des stratégies politiques pour revendiquer la restitution des terres usurpées et l'égalité des droits. Des représentants ont été élus au Parlement chilien et des organisations se sont structurées pour porter leurs demandes. La période de la Réforme Agraire, sous les gouvernements de Frei Montalva et surtout de Salvador Allende, a représenté un moment d'espoir et de reconquête, avec la récupération de centaines de milliers d'hectares. Cet élan a été violemment brisé par le coup d'État d'Augusto Pinochet en 1973. La dictature a non seulement réprimé le mouvement, mais a aussi implanté un nouveau modèle économique néolibéral. Par le décret-loi 701, elle a subventionné massivement l'industrie forestière, favorisant la plantation de pins et d'eucalyptus sur les terres mapuche, ce qui a provoqué une transformation radicale des écosystèmes et approfondi la dépossession.

La situation contemporaine est marquée par l'intensification de ce conflit entre le peuple Mapuche et le modèle extractiviste. La lutte ne porte plus seulement sur la restitution de parcelles, mais sur une revendication territoriale plus large : le droit à l'autonomie et au contrôle sur un territoire permettant de reconstruire le mode de vie, la spiritualité et l'organisation sociale mapuche. La principale source de tension réside dans l'expansion des entreprises forestières, mais aussi des projets miniers, hydroélectriques et touristiques qui épuisent les ressources en eau, dégradent les sols et détruisent la biodiversité, un processus que des militantes comme Moira Millán en Argentine qualifient de « terricide ». Face à cette pression, la réponse des États chilien et argentin a souvent été la criminalisation de la protestation, qualifiant la résistance de « terroriste » et militarisant les communautés, ce qui a conduit à une escalade de la violence et à de nombreuses violations des droits humains.

Face à cette situation, les formes de résistance mapuche sont plurielles. Elles vont des actions de contrôle territorial, comme les occupations de terres (recuperaciones), aux sabotages d'équipements d'entreprises extractivistes, menés par des groupes comme la Coordinadora Arauco Malleco (CAM) ou Weichan Auka Mapu (WAM). Parallèlement, une part importante du mouvement privilégie la voie juridique, portant des recours devant les instances nationales et internationales, ainsi que la lutte politique pour la reconnaissance de leurs droits. La revitalisation culturelle, à travers la réappropriation de la langue mapudungun, des cérémonies et des savoirs traditionnels, constitue également un axe fondamental de la résistance, affirmant la vitalité d'une identité que l'on a tenté d'effacer.

Les défis futurs pour le peuple Mapuche sont immenses. La reconnaissance de leurs droits collectifs et de leur autonomie au sein d'un État plurinational reste un objectif central, mais difficile à atteindre, comme l'a montré l'échec du projet de nouvelle constitution au Chili en 2022. Le mouvement est également traversé par des débats stratégiques internes, entre une ligne prônant le dialogue institutionnel et une autre, plus radicale, qui considère la confrontation directe comme la seule voie possible face à la violence de l'État et des entreprises. En défendant un rapport au monde non prédateur et respectueux des équilibres naturels, la lutte du peuple Mapuche pour le Wallmapu s'inscrit néanmoins dans les préoccupations écologiques et décoloniales globales de notre temps.

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