Agroécologie cubaine — Souveraineté alimentaire
Après l'effondrement de l'URSS, Cuba a développé un modèle d'agroécologie urbaine et rurale devenu une référence mondiale en matière de souveraineté alimentaire.
L’effondrement de l’Union Soviétique au début des années 1990 a précipité Cuba dans une crise économique et alimentaire sans précédent, baptisée la « Période spéciale en temps de paix ». Privée de son principal partenaire commercial, l’île a vu son produit intérieur brut s’effondrer de près de 40 % en deux ans et sa production alimentaire chuter drastiquement. Avant cette rupture brutale, l’agriculture cubaine reposait sur un modèle productiviste hérité de la Révolution verte, extrêmement dépendant des importations massives de pétrole, de machines, d’engrais et de pesticides en provenance du bloc de l’Est. Centrée sur la monoculture de la canne à sucre destinée à l’exportation, cette agriculture intensive a montré toute sa vulnérabilité lorsque les importations se sont taries, laissant le pays au bord de la famine.
Face à l’urgence de nourrir sa population, Cuba a été contrainte d’opérer une transition radicale et de réinventer son modèle agricole. C’est dans ce contexte de nécessité absolue qu’a émergé un puissant mouvement d’agroécologie, transformant une contrainte majeure en une opportunité historique. Cette transition s’est appuyée sur la mobilisation des savoirs paysans locaux et la recherche scientifique pour développer des techniques agricoles durables, économes en intrants et résilientes. Loin d’être une simple alternative technique, l’agroécologie cubaine est devenue un véritable projet de société, visant à garantir la souveraineté alimentaire de la nation.
Le modèle agroécologique cubain repose sur plusieurs piliers fondamentaux. L’un des plus visibles est l’essor spectaculaire de l’agriculture urbaine et péri-urbaine, notamment à travers les fameux organopónicos, des jardins potagers biologiques installés sur des terrains vacants en ville. Ces fermes urbaines, qui dépassent aujourd’hui le nombre de 380 000, assurent une part significative de l’approvisionnement en légumes frais des villes, fournissant par exemple plus de 70 % de la consommation de La Havane. Cette proximité entre producteurs et consommateurs garantit des produits frais tout en réduisant les besoins en transport et en réfrigération.
Au cœur de cette révolution agricole se trouve le mouvement « Campesino a Campesino » (de paysan à paysan), une méthodologie d’innovation participative où les agriculteurs sont les principaux acteurs du changement. À travers des ateliers, des échanges de semences et des visites de fermes, les paysans expérimentent, adaptent et diffusent les pratiques agroécologiques. Ce réseau d’apprentissage horizontal a permis une diffusion rapide des innovations, telles que le compostage, la lutte biologique contre les ravageurs ou l’association de cultures. Cette dynamique a été soutenue par une politique volontariste de l’État, qui a procédé à une redistribution massive des terres et a officiellement reconnu l’agroécologie comme un axe stratégique pour le développement du pays.
Les résultats de cette transition sont probants. Aujourd’hui, l’agroécologie cubaine parvient à produire environ 65 % de l’alimentation nationale sur seulement 25 % des terres agricoles du pays, démontrant une efficacité remarquable. Ce modèle a permis à Cuba de renforcer considérablement sa souveraineté alimentaire et sa résilience face aux chocs externes, notamment le durcissement de l’embargo américain. En réduisant sa dépendance aux importations de combustibles fossiles et d’intrants chimiques, l’île a non seulement sécurisé son approvisionnement alimentaire mais a aussi développé une agriculture à faible empreinte carbone.
L’expérience cubaine constitue une alternative radicale au modèle agro-industriel dominant, occidental et eurocentré. Alors que ce dernier repose sur la compétition, la concentration des terres, la spécialisation des productions pour l’exportation et une dépendance accrue aux marchés mondiaux et aux énergies fossiles, le modèle cubain promeut une agriculture paysanne, diversifiée et à taille humaine. Il incarne un projet de société fondé sur la coopération, la solidarité et la recherche d’un équilibre entre les besoins humains et la préservation des écosystèmes, prouvant qu’une autre voie est possible pour nourrir le monde de manière durable et juste.